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Identités LGBTQIA+, anxiété et système nerveux : pouvoir se reconnaître dans le monde

Identités LGBTQIA+, anxiété et système nerveux : pouvoir se reconnaître dans le monde

Grandir, c’est aussi chercher autour de soi des représentations permettant de comprendre qui l’on est. Pour les personnes LGBTQIA+, cette construction peut se faire dans un environnement où les modèles restent majoritairement binaires et hétéronormés. Quel impact cette absence de représentation peut-elle avoir sur l’anxiété, l’hypervigilance et le système nerveux ?

Grandir sans toujours pouvoir se reconnaître

Se construire suppose notamment de pouvoir regarder autour de soi et rencontrer différentes manières d’exister.

Pendant l’enfance puis l’adolescence, les représentations proposées par la famille, l’école, les médias, les groupes sociaux ou encore le monde médical participent à cette construction. Elles donnent des mots et des images à ce que peuvent être un couple, une famille, une relation amoureuse, une identité de genre ou une orientation sexuelle.

Mais que se passe-t-il lorsque ce qui est montré ne correspond pas à ce qui est ressenti ?

Pour certain·e·x·s jeunes LGBTQIA+, le questionnement ne commence pas nécessairement par « qui suis-je ? ». Il peut d’abord prendre la forme d’une sensation beaucoup plus diffuse : je ne me reconnais pas complètement dans ce qui m’est proposé.

Lorsque les modèles auxquels s’identifier sont absents, rares ou caricaturaux, comprendre sa propre expérience peut demander davantage de temps et d’énergie. Il ne s’agit pas d’affirmer que cette absence de représentation provoque à elle seule de l’anxiété. En revanche, elle invite à s’interroger sur ce que représente, pour une personne en construction, le fait de devoir chercher seule des mots, des modèles et des espaces permettant de donner du sens à ce qu’elle ressent.

Ce n’est pas l’identité qui produit l’anxiété

Cette distinction est essentielle.

Les difficultés psychiques rencontrées par certaines personnes LGBTQIA+ ne peuvent pas être comprises en isolant leur identité de l’environnement dans lequel elles vivent. Discriminations, rejet familial, harcèlement, stigmatisation, nécessité de cacher une partie de soi, anticipation d’une réaction négative ou absence d’espaces dans lesquels parler librement peuvent constituer autant de charges supplémentaires.

Mais il existe aussi quelque chose de plus discret.

Avant même une discrimination explicite, il peut y avoir la nécessité d’évaluer constamment l’environnement.

Puis-je parler ?

Cette personne va-t-elle comprendre ?

Puis-je parler de mon ou ma partenaire ?

Comment cette personne va-t-elle réagir si je parle de mon genre ?

Est-ce que je vais devoir expliquer, corriger, me justifier ?

Est-ce que je peux simplement être là ?

Répétées quotidiennement, ces évaluations peuvent demander une énergie considérable. La question devient alors moins : « pourquoi cette personne est-elle anxieuse ? » que : « à quoi son système nerveux doit-il continuellement s’adapter ? »

Quand le système nerveux apprend à surveiller

Le système nerveux autonome participe en permanence à notre adaptation à l’environnement. Face à une situation perçue comme menaçante ou incertaine, différentes réponses de protection peuvent apparaître : se défendre, partir, éviter, se figer, se couper de ses sensations ou observer attentivement ce qui se passe avant d’agir. Ces réactions sont utiles.

Chez une personne ayant régulièrement expérimenté le jugement, l’incompréhension, le rejet ou simplement l’incertitude quant à la réaction des autres, une vigilance importante peut devenir une réponse cohérente.

Observer davantage.

Anticiper.

Contrôler ce qui est dit.

Repérer rapidement les signes de rejet.

Modifier son comportement selon les personnes présentes.

Se préparer à devoir expliquer ou se défendre.

Ces manifestations peuvent ressembler à de l’anxiété ou à de l’hypervigilance. Elles peuvent aussi être regardées comme des mécanismes de protection construits par un organisme qui cherche continuellement la meilleure manière d’évoluer dans son environnement.

Cette lecture modifie la manière d’accompagner.

Au lieu de considérer immédiatement la manifestation comme quelque chose qu’il faudrait faire disparaître, il devient possible de se demander :

Pourquoi cette réaction est-elle apparue ? Qu’a-t-elle permis de protéger ? Et est-elle encore nécessaire aujourd’hui ?

Pouvoir chercher sans devoir immédiatement se définir

L’orientation sexuelle et l’identité de genre sont deux dimensions différentes. Elles peuvent néanmoins avoir en commun une période de questionnement et d’exploration. Cette période n’a pas nécessairement besoin d’être accélérée.

Certain·e·x·s savent très tôt comment se définir. D’autres ont besoin de temps. Les mots peuvent évoluer. Certaines personnes souhaitent poser rapidement un terme sur leur expérience, tandis que d’autres préfèrent ne pas le faire. L’accompagnement peut alors consister à laisser cette recherche exister sans chercher à déterminer à la place de la personne ce qu’elle devrait être.

Ne pas savoir immédiatement n’est pas nécessairement un problème. Changer de mot non plus. Explorer, essayer, revenir en arrière ou ne choisir aucune définition peut faire partie d’un cheminement. Pouvoir traverser cette période sans devoir produire rapidement une réponse pour rassurer son entourage, son institution ou ses soignant·e·x·s peut déjà changer considérablement l’expérience.

Quand le système de santé n’est pas encore suffisamment adapté

La rencontre avec le système de santé peut elle aussi devenir un lieu de vigilance.

Les difficultés rencontrées ne viennent pas nécessairement d’une volonté de discriminer. Elles peuvent aussi apparaître lorsque les professionnel·le·x·s disposent de peu de connaissances sur les réalités LGBTQIA+, lorsqu’un vocabulaire adapté manque ou lorsque les représentations du couple, de la famille, du corps et du genre restent essentiellement binaires.

Une personne peut alors devoir expliquer son identité avant même de pouvoir expliquer la raison pour laquelle elle consulte. À cela s’ajoute une dimension qui ne relève pas uniquement de la connaissance : le savoir-être.

Connaître tous les termes ne suffit pas nécessairement à créer une relation thérapeutique dans laquelle une personne peut se sentir accueillie. Il faut aussi pouvoir ne pas supposer. Écouter comment la personne parle d’elle-même. Utiliser le prénom choisi et les pronoms qu’elle indique.

Accepter de ne pas tout connaître.

Pouvoir entendre une expérience différente de la sienne sans chercher immédiatement à la ramener à une catégorie connue. Et, parfois, simplement demander de manière adaptée et pudique plutôt que supposer.

Une expérience professionnelle qui transforme le savoir-être

Cette dimension fait partie de ma pratique parce qu’elle s’est construite sur le terrain.

Pendant plusieurs mois, j’ai travaillé au Refuge Genève, auprès de jeunes et de jeunes adultes jusqu’à 30 ans en questionnement autour de leur orientation sexuelle et/ou de leur identité de genre. Ce travail m’a permis d’accompagner des parcours très différents et surtout de rencontrer les personnes là où elles en étaient réellement : parfois avec des certitudes, parfois avec beaucoup de questions, parfois avec des mots très précis et parfois sans aucun besoin de se définir.

Cette expérience ne signifie pas tout connaître des réalités LGBTQIA+. Elle m’a donné autre chose : une expérience relationnelle.

Savoir écouter sans chercher immédiatement une explication.

Ne pas décider ce que signifie une identité pour la personne.

Ne pas présumer du genre d’un·e·x bénéficiaire.

Entendre qu’un prénom choisi, un pronom ou une manière de se définir peut évoluer.

Laisser une personne chercher sans transformer cette recherche en problème.

Ce savoir-être est aujourd’hui directement présent dans ma manière d’accueillir les personnes LGBTQIA+ mais aussi touxtes les personnes qui passent le pas de la porte du cabinet.

Le corps comme espace d’accompagnement

Dans cet accompagnement, la thérapie cranio sacrale biodynamique s’intéresse à ce que la personne vit dans son corps et dans son système nerveux.

Une période de questionnement identitaire peut coexister avec de l’anxiété, de la fatigue, de l’hypervigilance, du bruxisme, des tensions musculaires, des difficultés à dormir ou une sensation d’être continuellement en alerte. L’accompagnement cranio sacral permet alors de travailler avec ces manifestations corporelles, sans avoir besoin de déterminer à leur place ce qu’elles signifient.

La séance se déroule habillé·e·x. Le toucher est doux et le cadre est défini avec la personne. Le consentement n’est pas considéré comme acquis une fois pour toutes : les zones de contact peuvent être discutées et modifiées, et le toucher peut être interrompu à tout moment.

Cette dimension est particulièrement importante lorsqu’une personne entretient une relation complexe avec certaines parties de son corps ou ne souhaite simplement pas qu’elles soient touchées.

Le toucher thérapeutique peut ainsi devenir une expérience dans laquelle les limites corporelles sont entendues et respectées.

Toucher et corégulation

Dans ma pratique cranio sacrale biodynamique, la théorie polyvagale apporte une lecture complémentaire de ce qui se manifeste pendant la séance. Le système nerveux autonome réagit continuellement aux informations provenant de l’environnement. La voix, la distance, le regard, le rythme, la posture et le toucher participent à cette expérience relationnelle.

Le toucher devient alors l’un des éléments possibles de la corégulation. Il ne s’agit pas de demander au corps de se détendre. Il s’agit de lui laisser suffisamment de temps et d’espace pour observer ce qui se passe lorsque rien ne lui est imposé.

Parfois, la respiration change. Les tensions diminuent. Le corps s’alourdit sur la table. Une zone jusque-là très présente devient plus silencieuse. Ou rien de spectaculaire ne se produit.

La régulation du système nerveux n’est pas une performance supplémentaire à réussir.

Et si davantage de représentations changeaient quelque chose ?

Une question reste ouverte.

Que se passerait-il si les enfants et les adolescent·e·x·s grandissaient entouré·e·x·s d’une pluralité réelle de genres, de couples, de familles, de corps et de manières d’aimer ?

L’anxiété ne disparaîtrait évidemment pas. Ses origines sont multiples et chaque histoire est singulière.

Mais peut-être qu’une partie de l’énergie consacrée à vérifier si sa manière d’exister est possible pourrait être utilisée autrement.

La question ne serait alors plus nécessairement :

« Est-ce que j’ai le droit d’être comme cela ? »

Mais simplement :

« Qui suis-je ? »

Et pour un système nerveux qui a appris à observer le monde avant de pouvoir tranquillement l’explorer, cette différence peut être considérable.

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